Le philologue allemand Auerbach a défini la Chanson de Roland (Orlando’s Song) comme « le monument littéraire le plus populaire du Moyen Âge français ». Cette œuvre illustre occupe sans aucun doute une place d’honneur parmi les Chansons de geste dans le vaste panorama littéraire médiéval, car elle résume la complexité et la beauté d’un monde aux connotations féeriques et aux idéaux typiquement courtois.

De nombreuses incertitudes sont liées à l’histoire de ce poème ancien : il n’y a pas d’indications très encourageantes quant à l’identité de l’auteur, une circonstance qui validerait la théorie qui indique la Chanson de Roland comme le fruit de l’assemblage de diverses légendes et chants épiques autour de l’histoire de la mort d’Orlando à la bataille de Roncevaux et non comme une œuvre pensée et conçue par un seul auteur.

La Chanson de Roland s’est répandue dans l’ancien royaume normand à partir du XIIe siècle ; en plus de quatre mille décasyllabes, en lasse assonantique, elle raconte l’histoire du comte Orlando et des onze paladins de France dans la bataille, menée par Charlemagne, contre les musulmans.

Charlemagne contre les infidèles

En lisant le texte, on comprend bien comment ce poème doit être considéré comme un guide précieux pour comprendre une période historique controversée et souvent dévalorisée à tort.

L’étude de l’œuvre fait immédiatement apparaître les traits distinctifs de l’organisation descendante typiquement féodale : au sommet se dresse la figure de l’empereur, pour lequel les vassaux se livrent à des guerres dans lesquelles la frontière entre l’idéal de conquête et la sauvegarde des valeurs religieuses n’est pas clairement définie.

Toute l’œuvre est imprégnée d’un christianisme à la limite du fanatisme religieux, d’une facticité qui se mêle volontiers aux extrêmes de la loyauté chevaleresque. Il faut rappeler les analogies identifiées par Cesare Segre entre le paladin Orlando et le sauveur de l’humanité Jésus-Christ, affinités qui mettent en évidence la forte conformité du poème aux poèmes hagiographiques.

De ce point de vue, la vie du premier paladin de France s’apparente à celle du Christ « et cela est confirmé à grand renfort de clameurs à la mort d’Orlando, lorsque deux archanges et un chérubin viennent chercher son âme pour l’emmener au Paradis ».

Le thème religieux est étroitement lié au motif du « merveilleux » qui, d’un point de vue totalement chrétien et amoureux de Dieu, s’oppose et remplace les interventions surnaturelles qui ponctuent la production littéraire classique et donc païenne.

L’objectivité de l’action divine qui répond de l’extérieur, comme le narrateur au lecteur, aux demandes humaines, selon un plan qui ne peut être contesté comme juste et absolu, est un signe particulier de l’épos, dans lequel les actions et les faits sont observés depuis une perspective élevée et détachée qui n’admet pas d’incertitudes et qui représente la vérité indiscutable. D’où la séparation nette entre les « bons » (les chrétiens) et les mauvais (les musulmans), entre les champions de Dieu et les traîtres à la Foi.

Chanson de Roland : analyse de l’œuvre

Le style manifeste clairement les objectifs et l’idéologie dignes d’un chef-d’œuvre de cette ampleur.

Comme nous le rappelle Auerbach,  » Tout est fixe et établi, noir et blanc, bon et mauvais, et ne nécessite pas plus d’investigation ou de motivation « . Cette inaltérabilité découle de la forte vigueur paratactique qui convainc le lecteur que rien ne pourrait se dérouler différemment et que  » cela ne se réfère pas seulement aux événements mais aussi aux principes qui inspirent les personnages dans leurs actions. La volonté chevaleresque de combattre, le concept d’honneur, la loyauté mutuelle envers les armes, la parenté commune, le dogme chrétien, la répartition du bien et du mal entre fidèles et infidèles, sont les conceptions les plus importantes » (Auerbach).

Les assonances lasse, comme l’observe Auerbach, « contiennent en elles-mêmes une image complète », une vision qui se réalise grâce à la répétition de termes et d’expressions qui, strophe après strophe, se répètent sous une forme différente mais avec le même sens.

Cette série de procédés stylistiques répond clairement à la nécessité de transmettre le texte par voie orale à un public majoritairement populaire qui avait besoin de détails monotones et d’expressions simples pour suivre les rebondissements plus complexes de l’intrigue.

L’utilisation de la couleur configure la Chanson d’Orlando comme une œuvre artistique aussi bien que littéraire. Le sens aigu de la couleur qui imprègne presque chaque strophe est proprement médiéval et s’exprime souvent par des références à des couleurs vives et à des arrière-plans bien définis, caractéristiques que l’on retrouve dans tous les objets artistiques médiévaux, des miniatures du Codex Manesse aux vitraux de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Un autre aspect intéressant réside dans la description du paysage, qui s’avère souvent n’être défini qu’à travers quelques références environnementales, telles qu’un rocher, une pente ou un arbre. Cet aspect est également le résultat d’une mentalité médiévale, où l’accent est principalement mis sur les actions du personnage, ce qui compte c’est l’action et les idéaux qui poussent le héros à agir.

Le goût pour une description détaillée du personnage, totalement inconnu au Moyen Âge, ne commencera à émerger en littérature qu’avec le naturalisme de la Renaissance.